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Un « lieu contre soi » : quand le rapport à l’espace individuel est bouleversé

Un lieu à soi

En 1929, Virginia Woolf a donné une définition de ce qu’est pour elle « un lieu à soi ».

Pour l’autrice anglaise, c’est une réalité matérielle : disposer d’un espace et ne pas avoir à se préoccuper de comment se nourrir, se chauffer, se vêtir. Mais c’est aussi et surtout une possibilité. Celle de choisir. Avoir un « lieu à soi », c’est pouvoir décider de s’isoler du reste du monde pendant le temps que l’on s’est fixé soi-même.

Un lieu contre soi

En effet, si nous n’avons pas de lieu du tout ou s’il est imposé, alors nous avons vite l’impression de subir et le rapport à ce lieu peut devenir cauchemardesque : d’un « lieu à soi » on passe à un «  lieu contre soi », malgré soi.

Dans son livre, Virginia Woolf énumère plusieurs situations communes où des personnes subissent le lieu où elles sont assignées. Mon exemple préféré est le fait d’être contraint.e à passer sa journée dans un espace en étant entouré.e d’autres membres de la famille ou de la communauté qui attendent que vous soyez disponible pour eux/elles. Tiens, tiens, ça ne vous évoque pas quelque chose d’actualité ?

A consigne égale, consigné.e.s inégaux.ales

Le confinement que nous traversons est une situation extra-ordinaire, et de ce fait, il exacerbe les faits ordinaires. Il produit un effet-loupe et nous oblige à nous confronter à nos limites individuelles et de société. Et en l’occurrence, il questionne fortement la notion de « lieu à soi ».

Depuis deux semaines, les reportages et témoignages quotidiens nous en font prendre conscience : être « chez soi » ne veut pas du tout dire la même chose pour tout le monde. Pour un.e SDF, c’est une chimère – il faudrait déjà avoir un toit à soi –  mais pour une personne isolée, c’est une prison. Pour une femme battue c’est un enfer, alors que pour un couple aisé en équilibre, c’est un banal jardin d’eden.

Pourtant, à l’heure de l’école à la maison, du compagnonnage 24h/24h, des sorties surveillées et de l’enfermement entre quatre murs, nous voulons toutes et tous plus que jamais sentir que si nécessaire, il nous sera possible de nous isoler, ou au contraire de nous adresser à quelqu’un.e. Nous voulons sentir qu’il nous reste un peu de choix au milieu de la contrainte. Un mouvement possible dans l’immobilisme.

Le jour d’après

Mais comment faire pour ne pas rester sur une sensation de limitation voire d’injustice ? Comment faire pour dépasser le minuscule appartement à 3 ou son 90e anniversaire en solo ? Quels leviers activer pour (re)trouver cette sensation que l’on peut malgré tout choisir ce qui nous arrive ?

Ma réponse de Gestalt-thérapeute est qu’il y a deux axes à envisager :  au quotidien, faire preuve d’ingéniosité/inventivité (en Gestalt, on parle de faire des « ajustements créateurs »), et en soi-même, amorcer un changement de regard sur ce qui se passe*.

Cette question ne sera pas résolue en un article, mais peut-être pouvons-nous simplement commencer par nous demander : «Il ressemble à quoi mon « lieu à moi » ? Est-ce que j’en avais un avant le confinement ? Est-ce que je l’ai encore maintenant ou en suis-je privé.e ? Pourquoi ? Et surtout ensuite, est ce que je retrouverai ce lieu ? Est ce que j’en inventerai un ? Pour moi ? Pour les autres ? ».

Cette négociation de crise n’est pas simple, mais si nous arrivons à réinventer les différentes formes de notre liberté pendant le confinement, imaginez ce dont on sera capables après !

Le confinement n’aura qu’un temps, qu’est-ce qu’on changera en sortant ?

* Par exemple, est-ce que ce « lieu à soi » ne pourrait pas aussi être un espace immatériel en soi-même, au moins le temps du confinement ? L’important étant que « je » puisse choisir de m’y rendre. La question du choix en Gestalt sera par ailleurs développée dans un autre article.

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